La république des Ego/aux...

UN CONSTAT INQUIÉTANT : La prise de position « pour ou contre » se répand de plus en plus et tient lieu de pensée pour beaucoup. Cette binarité ne laisse plus de place au doute, à l’incertitude qui pourtant ne condamnent pas nécessairement à une « toute impuissance » mais laissent plutôt de la place à la recherche, à la différence, à l’intelligence collective.

UNE HYPOTHÈSE D'EXPLICATIONS : il me semble qu’à travers cette prise de position manichéenne, c’est la volonté d’affirmer, de renforcer une identité personnelle qui s’exprime. Or, cette dernière est de plus en plus définie par le regard extérieur : c’est la vogue du « dis-moi qui je suis », bien pratique pour ne pas trop avoir à se questionner. Le recours à des tests en tous genre, les évaluations 360° etc… en sont me semble-t-il des symptômes.

La question prend alors une autre tournure : l’identité est-elle une grande consommatrice de certitudes ? Notre hypothèse de réponse est que pour « l’ego » c’est OUI sûrement alors que pour le sujet, les sujets égaux, c’est NON.

Ego et sujet : l’ego, je me le représente comme une image de moi à laquelle je voudrais / devrais ressembler, pour laquelle je voudrais être pris et pour laquelle parfois je me prends. Peu importe qu’à l’origine se trouvent sans doute un mélange d’orgueil et d’exigence du devoir propre à chacun, l’ego est une image pour soi et pour les autres que je me représente. Bien sûr, nous avons besoin d’une image, si possible bonne de nous-mêmes, pour tracer notre chemin, et cette image peut évoluer au gré de nos rencontres, de nos envies, de notre travail thérapeutique etc... Elle n’en est pas moins une

image projetée dans laquelle je ne mets qu’une part de ce que je peux/veux voir de moi, de ce que je peux/veux voir projeté de moi.

Et c’est là le problème : cette image nécessaire à mon ego peut-elle supporter des incomplétudes, des hésitations, des doutes, des lacunes … ?

Je pense que l’ego (en tant qu’image) peut difficilement intégrer ces manques. Au contraire, le sujet, singularité qui me caractérise (le « je ») est essentiellement constitué de ces sources de questionnements qui nourrissent sa pensée et sa relation au monde (actualité, altérité..). Le sujet, lui, admet sans se sentir amoindri la différence entre « la vérité / réalité objective » et la « vérité /réalité subjective »

Être sujet est ainsi le signe à la fois de :

  • Notre condition qui nous situe entre tout puissance et toute impuissance et nous permet de discerner notre possession « du monde » et notre appartenance « au monde »,

  • L’incontournable et nécessaire altérité qui seule permet de multiplier les points de vue.

LE DÉBAT POUR OU CONTRE : la forme « pour ou contre » que prennent souvent les échanges aujourd’hui a rapidement pour finalité d’éliminer la différence d’un point de vue subjectif autre que le sien.

D’où ma vigilance sur le « dégagisme » qui semble dominer la « pensée » aujourd’hui. Ce mouvement organise un glissement, souvent inconscient, depuis l’objet du discours vers l’auteur du propos. Cette dynamique relève du combat plus que du débat. Combat quelquefois inéluctable (salvateur contre un dictateur même) mais à condition de ne le pas confondre avec simplement un autre point de vue, si différent soit-il. « Frère, si tu diffères de moi, loin de me léser tu m’enrichis » disait Saint Exupéry. L’ego, excité par l’envie animale de dominer, ne le voit pas toujours de cet œil.

Mais comment déceler la différence entre la volonté tyrannique de l’autre de m’asservir et l’expression respectable d’un point de vue différent (qui me déplait, m’enrage, m’effraie etc..).

Je propose pour lever ce risque de confusion entre dictateur et « autre », d’utiliser un critère d’emprise, marque d’une volonté d’assujettissement de l’autre.

L’EMPRISE ET L’ŒUVRE COMMUNE : Ce qui a baigné depuis de nombreuses années notre rapport aux rôles, responsabilités, à l’exercice du pouvoir en somme, est marqué par la recherche de charisme, de leadership, qui aujourd’hui doit aussi, selon le dernier terme à la mode, être bienveillant.

La notion d’œuvre commune, raison sociale et sociétale actualisée de l’entreprise, prend ici toute son importance car elle permet de distinguer appartenance et possession, c’est-à-dire subordination et soumission : pour arriver à un débat entre points de vue différents, il faut que ce débat ait un objet qui ne soit la propriété d’aucun des débatteurs mais auquel chacun a décidé d’appartenir. L’objet du débat peut alors faire tiers entre les points de vue.

C’est la raison pour laquelle nous avons choisi d’analyser ce qu’est une bonne décision avec la grille de lecture du « processus de décision » plutôt que celle de l’adhésion au « pouvoir du décideur », si charismatique et visionnaire soit-il.

C’est ce qui permet de fonder un collectif (politique, entrepreneurial , …) sur un « objet commun » plutôt que sur un « point de vue commun », la fameuse « adhésion » tant recherchée et qui pourtant ne prémunit pas moins d’aller tous ensemble dans le mur.

Les rassemblements peuvent ainsi utilement exister à condition d’approfondir les spécificités des points de vue singuliers autour d’un objet commun. Le rassemblement « des mêmes » à l’inverse prépare le combat.

Les logiques de contre-pouvoir et de rapport de force sont sans doute à réinterroger et compléter de ce point de vue, notamment dans le domaine des relations sociales à condition que, pour les uns, leur existence ne se légitime pas seulement dans l’exercice d’un contre-pouvoir et que les autres acceptent la dépossession de l’œuvre pour pouvoir y appartenir.

On pourrait utilement poursuivre cette réflexion en s’inspirant de la logique de droits d’auteurs chez les artistes ou chez les chercheurs pour réguler la relation entre salariés, dirigeants, actionnaires. L’intéressant et récent rapport de Nicole Notat et Jean Dominique Senard « Entreprise et intérêt général » nous semble aussi inspirant de ce point de vue. "

Bruno Philippe

LAM-L’art du management

Avec la participation de Natacha et Emilie Moget, Artiste-consultante associées

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